La récente volonté affichée par le ministère de la Fonction publique de supprimer l’avancement automatique pour le remplacer par un système fondé sur le mérite et la notation par points soulève un vertigineux paradoxe organisationnel.
Si l’intention de moderniser l’État est louable, elle en pèche en revanche par un travers fondamental : elle met résolument la charrue avant les bœufs. Entre la théorie technocratique et la dure réalité des services, ce type de réforme menace d’aggraver les maux qu’il prétend guérir.
LA THÉORIE DU MÉRITE FACE AU PIÈGE DE L’ARBITRAIRE ET DU CLIENTÉLISME
Vouloir conditionner l’avancement à la performance individuelle plutôt qu’à l’ancienneté suppose un environnement rigoureux, transparent et neutre. Or, transposer une telle logique dans une administration fragilisée comporte des risques majeurs :
Le subjectivisme hiérarchique
Lorsque la progression de carrière ne repose plus sur des critères mécaniques, mais sur l’appréciation subjective d’un supérieur, la porte est grande ouverte au favoritisme, au clientélisme et aux réseaux d’allégeance. Le « bon agent » risque de ne plus être celui qui sert l’intérêt général, mais celui qui sait plaire.
L’illusion de l’outil mathématique :
Qu’il s’agisse du public ou du privé, la notation par points engendre souvent des effets pervers (la fameuse loi de Goodhart, où la mesure devient un objectif en soi). Elle formate les comportements, étouffe la prise d’initiative et transforme le travail en une quête obsessionnelle de « cases à cocher ».
LE MIROIR AUX ALOUETTES : EXIGER L’EXCELLENCE DANS LA PRÉCARITÉ MATÉRIELLE
Le décalage devient proprement indécent lorsque l’on observe les conditions de travail au sein même des institutions censées piloter la réforme. Comment exiger des rendements accrus et une rigueur d’évaluation lorsque l’État est lui-même incapable de fournir des infrastructures dignes, contraignant les agents à se partager des bureaux et à travailler en alternance ?
Demander de la performance sans garantir les moyens de production de base (locaux, outils, stabilité) revient à faire porter aux agents le poids des défaillances structurelles de l’employeur public.
LE PARADOXE DE L’ÉVALUATION EXISTANTE ET LE SYNDROME DU « CHEF MOINS CAPÉ »
Le Statut général des fonctionnaires intègre déjà des mécanismes d’évaluation et de notation. S’ils sont restés inappliqués ou dévoyés, ce n’est pas un hasard : l’administration a longtemps privilégié un « égalitarisme mou » pour éviter les tensions permanentes. Vouloir brusquer ce statu quo sans réinterroger la légitimité managériale libère des dynamiques hautement destructrices :
L’inversion des légitimités : Dans un service où le « suppléant » d’hier possède une maîtrise technique et une compétence bien supérieures à celles de son chef désigné par cooptation politique, la compétence est vécue par l’autorité comme une menace.
Le règlement de comptes institutionnalisé
Confier une notation d’avancement discrétionnaire à un encadrant complexé ou moins qualifié que son subordonné, c’est lui donner une arme redoutable.
Le « mérite » se transforme alors en paravent légal pour briser les carrières, installer la peur et provoquer des guerres de tranchées au cœur même des services.
RÉFORMER L’ÉTAT NE SE DÉCRÈTE PAS PAR DE SIMPLES EFFETS D’ANNONCES NORMATIFS OU PAR LA COPIE DE MODÈLES MANAGÉRIAUX EXOGÈNES. AVANT DE TRAQUER LA PERFORMANCE À COUPS DE GRILLES DE POINTS, L’URGENCE ABSOLUE EST DE RESTAURER LA BASE : DES INFRASTRUCTURES HONORABLES, UN DIALOGUE SOCIAL APAISÉ, ET UNE RÉELLE INTÉGRITÉ DANS LA CHAÎNE HIÉRARCHIQUE. SANS CES PRÉALABLES, TOUTE TENTATIVE DE RÉFORME NE FERA QU’ACCÉLÉRER LA DÉCOTE MORALE DE L’ADMINISTRATION ET DÉCOURAGER UN PEU PLUS CEUX QUI LA FONT TOURNER AU QUOTIDIEN.
Par la Rédaction LGR TV














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